Al Mikanikou


Blog / lundi, décembre 3rd, 2018
Ensablement

On ne va pas se mentir. L’une des saveurs de notre voyage en Saviem TP3 c’est la mécanique. Saveur obligatoire – ou dirais-je même incontournable – à considérer l’âge du véhicule et son indispensable dimension mécanique : qui d’une fuite, qui d’une défaillance, qui d’un rafistolage, qui d’un bruit anormal ou – mieux encore ! – d’un bruit normal qui a tout d’anormal, et pourtant !

Eh bien il se trouve que la mécanique est également une saveur marocaine de premier choix. La « qualität » est à la production allemande ce que le « dépannage » est à la bricole marocaine. Et ça, ça n’a pas de prix. Ou plutôt si, cela a un prix, tout petit et à proportion inverse du génie que chaque bidouille révèle chez ces hardis travailleurs marocains.

Avant de partir – et là non plus il ne nous faut pas mentir (de toute façon mentir c’est mal) – on ne comptait plus le nombre de conseils de préparation qui nous étaient donnés ici et là, tous bien intentionnés, plus ou moins savants cela va sans dire – mais, comme dirait Maÿlis Verdon, « cela va mieux en le disant » – et tout cela pouvait nous amener tout naturellement à douter de notre niveau de préparation.

Marais salants

Nous avons admis en notre for intérieur, qui est devenu en quelques sortes un « fort » intérieur, que nulle préparation n’est parfaite et qu’en tout état de cause, quelque soit l’avancement de nos préparatifs et de notre savoir « a priori », nous aurions notre lot de galères ; que nul voyage ne suit un cours parfait et que si l’aventure n’est pas une fin – ni une faim – en soi, il faut savoir en conserver un petit peu. Et cela tient très simplement dans la recette suivante : se préparer à la survenance de l’inconnu.

Et nous avons bien fait, parce que si à l’examen de départ on nous avait soumis des questions aussi bêtasses que « que faire en cas de déchirure de durite de refroidissement en plein désert par 40°C à l’ombre ? », nous aurions probablement rendu copie blanche, ou alors une copie avec un petit dessin de cimetière, façon croix de bois dans les dunes, vautour et tout le toutim. Et on l’a eu ce problème, par la suite ! Et bien « croyez-moi, croyez-moi pas », j’aurais jamais pu répondre qu’on rafistolerait ladite durite avec une boite de Pringles « Sour Cream and Onion » récupérée dans la poubelle, résidus d’un repas quarante-huit heures auparavant. #depannage #bricolemarocaine #viensyvoirquejetemontre Pour la gloire et la postérité, je ne fus ce jour-là que l’artisan et le mérite en revient à Camille, ingénieure de son état, mécanicienne du dimanche et lauréate marocaine du garage de Tarfaya.

Durite et Pringles

La vérité (et ne voyez aucune intonation marocaine en ce début de sentence), c’est que cette durite elle nous en a fait voir de toutes les couleurs. La durite en elle-même est noire et ne change pas de couleur en fonction de la température du liquide de refroidissement. Mais disons que depuis bien des semaines déjà nous cherchions la cause originelle de l’encrassement jaune-vert (la couleur dudit liquide) du bloc moteur. Moultes hypothèses ayant été poussées et repoussées des semaines durant, dans les cols espagnoles, les côtes marocaines, les bouts de pistes ensablées…nous avions convenu d’emmener Madame Choupette se refaire une beauté de radiateur chez le spécialiste de la chose dans un charmant petit bled que les banlieusards d’Agadir appellent Aït Melloul.

Peu de pèlerinages connaissent autant de rebondissement que ce petit tronçon de 15 kilomètres que je fis ce matin-là pour rejoindre ce bled pas très neuilléen. Entre l’estimation policière des distances, la description des moulins à farine relativement approximative et le charme de l’accent n’aidant pas à percevoir précisément les consonnances, choir au but n’était pas d’une simplicité enfantine. Une fois sur place, rien ne s’arrange : « quand ti arrive moulin, jouste derrière c’est le radiateur ». Fort de cette science géographique, j’ai eu le plaisir de débarquer dans le quartier des garages. Ce qui nous fait environ 25 garages par intersection de rues, à peu près autant de rues à visiter et si vous multipliez la première donnée par la seconde vous trouvez à peu près le nombre de mecs qui vous saute au collet pour vous expliquer qu’ils sont le « meilleur spécialiste…li radiateur, li mécanique…li tout ».

 

Et c’est là que tout commence : derrière un petit regard chafouin – ça veut dire plein de malice avec des yeux jaunes – le bonnet mahométan vissé sur un joli crâne chauve, le cheveux filasse sur les tempes et les mains frotti-frottant, apparaît dans son auréole de gloire et de cambouis celui que la postérité retiendra sous le nom de « Al Mikanikou ». Un surnom qui lui vient tout droit du Bureau des Légendes et d’un « françaoui » – portant le même bonnet – roublard, cupide…et mécanicien.

Il faut dire au lecteur – à cette étape du récit qui a tout d’un rebondissement romanesque – que la veille de ces événements nous avions pointé notre nez à la casse d’Agadir, recommandée (et nous les en remercions toujours à cette heure) par nos chers Papy et Mamy (ceux du blog) et si nous n’avons pas trouvé ce que nous voulions nous n’avons pas été déçus du détour : les amateurs de Sci-Fi se feront assez rapidement une idée de ce à quoi peut ressembler cette casse : un village entier avec ses dédales et ses ateliers aux airs post-apocalyptiques, où s’enchevêtrent des tonnes de pièces, des monceaux de tôles froissées et rouillées, des regards torves et des mains crochues pleines de désir pour votre camion. Au milieu de cet amas complètement Mad Maxien résonne caverneux les ricanements de ceux qui déjà se pourlèchent les babines. Vision injuste s’il en est puisque vivants nous en sommes sortis et après un aimable contact avec un chef de bande.

Casse d’Agadir

Revenons à nos moutons d’Aït Melloul. Après d’âpres ruses et négociations – dont chaque jour apporte quelques lumières à notre apprentissage en la matière à Camille et moi-même – Al Mikanikou a consenti à m’emmener chez le spécialiste des radiateurs. Il avait besoin toutefois de venir avec moi, de faire travailler ses gars sur les aspects « mécaniques » du montage et du démontage ainsi que de jouer les interprètes parce que Docteur Radiateur ne parlait pas du tout français. Assertion humoristique sans doute, à considérer qu’à la façon de ce bon Général Delafoy – celui des tontons, le père du sieur Antoine –  le fameux radiateurologiste « ne comprenait rien à rien mais comprenait l’incompréhensible dès qu’il s’agissait d’argent » !

Al Mikanikou a donc été remercié de ses bons et loyaux services – et par la seule odeur des billets bien au chaud dans ma poche – tandis que je réglais mes affaires avec Mohammed. Dépose de radiateur, décrassage/vidange, immersion et coup de soufflette, changement du bouchon pour bouchon avec clapet anti-retour et repose du radiateur. Le tout fissa, pour un bon prix et une bonne poignée de main. Et on pourrait en finir là avec ces histoires de radiateur et de refroidissement. Seulement voilà, après une séance de spéléologie dans le moteur il a bien fallu se rendre à l’évidence…Et se rendre chez Al Mikanikou

D’autres petits soucis mécaniques relevant de sa compétence nécessitaient un passage entre les mains de ses équipes et c’est avec un emballement (que vous pouvez imaginer) que je suis allé de mon plein grès me faire plumer chez l’animal qui continuait à se frotter les mains (qu’il doit avoir bien propres à l’heure qu’il est). Entre autres travaux substantiels, ce gentil Farès de pacotille s’est entiché de ma durite de refroidissement qui fuyait un petit peu. Oh ! J’ai bien fini par quitter son garage sans trop m’être fait croquer tout cru. Même si jusqu’au bout il a fallu négocier le prix des colliers de serrage, 10 DH par-ci, 10 DH par-là…

Durite un jour, durite toujours

Durite un jour, durite toujours ! Pas plus tard que le lendemain matin, après un bon départ par grand bleu, Choupette a perdu les eaux – de refroidissement – par ladite durite de misère si généreusement resserrée par Al Mikanikou (probablement encore en train de se frotter les mains jusqu’à l’os) ; si généreusement, que le collier en avait déchiré le caoutchouc. Après un premier bandage, le circuit s’est remis à tourner rond. Et le lendemain, de nouveau et dès potron-minet, paf ! La durite qui relâche. C’est là qu’est intervenu le génie de Camille et de sa boîte de Pringles. Pour vous dire son implication dans le problème – en passant – Cam était prête à sacrifier l’aluminium d’un paquet de Doritos « flavour » Nachos Cheese pour sauver la durite. J’ai beaucoup appris ce jour-là : en matière de dépannage…et d’abnégation 😊

Qu’à cela ne tienne, nous avons pu continuer notre route et nous sommes rendus au prochain garage pour cette fois-ci changer cette p*** (purée) de durite. Et là je dois dire que l’ami Mohammed (encore un, je sais) il a fait vite et bien. Ou presque. On a trouvé une durite. On a changé l’ancienne. C’était pas cher, c’était rapide, pas vraiment économe en cigarettes parce que dès qu’il respirait il m’en demandait une mais qu’est-ce qu’on ferait pas pour Choupette. Son grand-père répète souvent que « qui veut aller loin, ménage sa monture » …Sinon, il prendra Racine. Pouët. Eh ben vous ne me croirez pas mais on est repartis ! Le moteur ronflant d’aise et nous soupirant de soulagement.

On the road

Bah v’là t’y pas que le lendemain matin à l’heure où blanchit le teint plus que la campagne tant il est tôt…re-paf ! Et cette fois-ci ça n’était plus la durite. Ou plutôt si, c’était encore la durite ; trop longue ; qui appuyait sur la rotule d’accélérateur et qui, pour finir, l’avait faite sauter. A ce moment-là vous avez comme une envie de rendre votre tablier et retourner jouer au comptable dans une gentille petite PME française de banlieue, à Villepinte ou je ne sais où (désolé pour les comptables, les PME et Villepinte…). Comme le médecin militaire sur les théâtres d’opération – souvent diplômé vétérinaire ou mécanicien – on a choisit la réponse D. On a coupé. La durite. Une belle amputation qui a permis de remettre en place la rotule. Vous admettrez que c’est pas commun ! C’est d’ailleurs un mot qui ferait rire ma mère grand qui s’y connait en histoires de genoux.

Bref. C’est bien trop long comme histoire mais c’est un peu le sentiment de longueur qu’on a connu au fur et à mesure de ces rebondissements. Et je vous passe la panne de démarreur en plein désert avec rien à deux cents kilomètre au nord et rien à 200 kilomètres au sud ; et je vous rappelle qu’à droite c’est la mer et à gauche le désert (dans le sens de la descente, pour les topographes). Je passe sur les changements de filtres, les fuites d’huile, la bougie de préchauffage qui fonctionne mais qu’on ne trouve nulle part, le gasoil qui change de couleur en fonction des stations-service, les cosses de batterie qui fondent, l’ensablement juste avant la pause bivouac, etc…

Bivouac

Comme dirait mon polytechnicien-philosophe de frère Biboundé : « c’est autant de m*** (mésaventures) que vous n’aurez pas plus tard ». Faux, elles ne font que commencer et – un peu à la façon des meilleures blagues – elles se répèteront (ça c’est mon copain PY qui le dit toujours, et il s’y connaît en humour de répétition). Cela fait partie des charmes du voyage et puis s’il n’y avait pas ça nos articles feraient dix lignes, on n’aurait rien à vous raconter : seulement les paysages, les rencontres, les souks, le kite, les baignades, les petits plats et je ne sais quoi d’autre qui agrémente le voyage.

Voilà voilà.

  • Et avec ceci ?
  • Ce sera tout pour aujourd’hui.

A plute !

Zig et Puce

Pour Respons’Appro

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