Cent mille dollars au soleil


Blog / samedi, janvier 12th, 2019

Cent mille dollars au soleil c’est l’histoire d’une bande de vieux briscards – de ceux qui ont fait l’Afrique du temps des colonies – des durs de durs, des aventuriers du désert, des orphelins de leur patrie, des pupilles d’une Légion Etrangère civile composée justement d’apatrides, de criminels, de cabossés en tous genres et qui trouvèrent dans les contrées sahéliennes l’occasion d’une nouvelle vie, un echappatoire au bagne et l’exotisme de toute une époque. Et c’est ce que Jullian a merveilleusement mis en scène quand il a donné la parole à Blier, Belmondo, Ventura et bien d’autres, ces chauffeurs-chauffards de camions Berliet (encore toute une époque !) routiers de l’impossible, rigolards, soiffards, roublards et pourtant fraternels…fraternels à leur façon, bien sûr, dans la dureté virile de ces exilés de circonstance. Mais face à cette vie un peu chienne, il faut marcher en meute, n’est-ce pas ?

Le soir, avant de nous coucher

D’une certaine manière, nous les avons croisés ces vieux de la vieille. Un peu partout pendant notre descente, ici et là, gisait une vieille carlingue, cabossée par la vie, connaissant l’Afrique comme sa poche l’ayant parcourue de long en large, ayant fait toutes les guerres, ayant commis toutes les étapes d’un enracinement exotique, avec ses saveurs et ses amertumes. Nous les avons croisés, parfois aimés, parfois plains, toujours questionnés sans fin. Mais là où nous avons croisé la « Bande à Berliet » c’est bien à Dakar, au rendez-vous des copains sur le Plateau, ni plus ni moins qu’au Cercle de la Voile de Dakar (CVD), une association poussiéreuse et charmante – comme son bord de mer et son crépis défraîchi – où se retrouvent à toute heure du jour et de la nuit, nos cabossés à nous, qui n’ont pas le talent de Jullian ni d’Audiard mais bien la gouaille naturelle dont il se sont inspirés.

Un rade pas comme les autres

Il serait compliqué de vous raconter nos quatre jours au CVD, parce que le temps n’existait plus, ni les repères et que nos mots ne suffiront pas à scénariser pour vous le rendu romanesque de notre séjour. Mais à tout le moins pouvons-nous établir pour vous une galerie de portraits – un trombinoscope assez fidèle de nos gaillards.

« A tout seigneur, tout honneur » … dans une bande il y a toujours un chef, plus ou moins implicite, plus ou moins légitime. Au Cercle, il s’appelle Castigliano, ou « La Betterave », et c’est son ancienneté qui prime. Petit, malingre même, usé par les expédients qui lui servent d’intrants, « La Betterave » mange à tous les râteliers en matière de petits boulots. Il se débrouillera par ici, bricolera par-là, mais ce qu’il préfère c’est encore le chantier maritime. Avec la fonction viennent les responsabilités, alors Castigliano se donne des règles : il n’arrive pas le premier à l’apéro et il s’éclipsera avant les autres. Il faut dire que ce qui le retient au pays, entre autres, c’est Lulu, sa concubine, qui travaille au CVD mais qui parcourt Dakar et ses fonds de bouteille à toutes heures du jour et de la nuit…en bons vieux siamois qu’ils sont tous les deux ils passent leurs jours et leurs nuit à se chercher, se retrouver, se chamailler, le tout dans une complicité enfantine étonnamment émouvante. « La Betterave » on ne sait pas trop quelle est son histoire – c’est peut-être ce mystère qui l’impose un peu aux yeux des autres – mais il a toujours été là et l’on n’imaginera jamais le Cercle sans lui. Ce que l’on se laisse penser c’est qu’il a lui aussi, un jour, dérapé sur les sentiers obscurs de l’exil sans trop savoir comment les aborder. Mais une chose est sûre, il a appris sur le « tas » et il y est resté.

Les méandres du Sine Saloum

Mais dans une bande il y aussi une autre pièce maîtresse : l’employé modèle. Le type qui fait bien son boulot, plus taiseux que la moyenne, moins demandeur, mais sachant défendre dans la justice et la discrétion ses intérêts ; en même temps que ceux de ses camarades. Oh ! Celui-ci ne manque pas d’Histoire pour autant, lui aussi a un passé, ni plus rose ni plus noir que les autres ; un passé, simplement. Celui de Marec – dit « Le Plouc » – c’est celui d’un type sans problème et sans relief pendant 30 ans : il gagne sa croûte – comme tout le monde, voire un peu mieux – il a femme et enfant, il habite les îles mais tout cela manque encore d’exotisme à ses yeux. Un jour le devoir l’appel au Sénégal et les rencontres exotiques s’enchaînent jusqu’à tout quitter, tout payer, tout perdre et tout regretter. Elle ? Elle s’est faite la malle un beau matin d’hivernage pour l’horizon joyeux d’un mariage polygame et fortuné. Lui ? Il a recommencé sa vie, au Sénégal, pour un entrepreneur indien et un salaire sénégalais. La soixantaine, la sagesse collée sur la joue par les claques de la vie, il a toujours le bon goût d’une veste beige – sorte d’anorak style colonial – qu’il agrémente d’un petit air de musique des années 30 ou d’une citation de Tonton Flingueur. Et quand vous lancez le jukebox vous avez le droit à une imitation sans faille de Galabru. Tant et si bien que ce type vous scotche cinquante ans en arrière, dans un film en noir et blanc. Et si ce n’est pas le chant des cigales qu’il vous remémore, avec sa dégaine asséchée de fumeur de gauloise et ses épaules voûtées vous irez faire un tour à Casablanca dans les pénates d’Humphrey Bogart, pour un cour de classe et de cigarette en coin. Ah ! Plouc ! tu n’aurais jamais dû t’échapper de ta bobine, le grand écran t’allait si bien !

Premier bac pour Choupette

Et puis, il y a forcément le roublard de service, le type à l’œil torve et à la gueule grande comme un claque-mouise dentu du fleuve Sénégal. Un type pour qui rien ne compte ni personne à part lui-même et ses histoires de finlandaises. Peut-être pas tire-au-flanc, parce qu’il faut bien s’acheter une crédibilité dans l’équipe, mais s’il peut se la ramener à moindre frais avec un maximum d’intérêts, il vous le fera savoir. Mitch-Mitch, c’est son nom, c’est la bande son de toutes vos soirées, c’est l’aventurier de vos nuits parce qu’il a tout-vu-tout-entendu et que s’il détenait le sceptre d’Ottokar, il ferait la révolution. Pour le moment il se contente du sceptre de tocard et s’assure de l’avoir bien en main. Lui, il fait dans le frigorifique de poisson, apparemment depuis suffisamment de lustres pour rhabiller Mathusalem et peut-être même le père de ce dernier. Patron la journée, soiffard la nuit, aucun whisky ne lui résiste et quand viennent à baisser les décibels en sortie de dentier c’est parce que les ronflements amènes du joyaux de la couronne ont pris le relai. Son mode d’expression ? L’affirmative. Son mode d’affirmation ? Le point sur la table. J’aime autant vous dire que des discussions enlevées y en a pas eu beaucoup. « Oui patron », le petit doigt sur la couture, la langue entre les molaires pour ne pas l’invectiver malencontreusement et puis c’est marre. Bref, son histoire à lui c’est l’histoire d’un type qui est venu taquiner le business en Afrique. Il n’a pas réussi, il n’a pas raté. Sauf à considérer que ne pas rater c’est déjà réussir… ou l’inverse. Et parce que la vieillesse (qui approche) c’est long, Mitch-Mitch s’est dégoté une ancienne mère maquerelle, la régulière d’un libanais pas trop désargenté, qui ne la régularise plus trop mais qui ne dit pas non à quelques épisodes passagers. Tout cela fait un joyeux mélange plein d’amour et d’eau fraîche. Et de whisky.

Peul me chau(t)…me

Dans la bande il y a aussi John Steiner et son acolyte, les deux barbouzes du quartier. Deux anciens marsouins échoués au Sénégal après une tripotée de séjours entre les tropiques et Angoulême. Fruit du hasard, le colon s’est joint à eux avec madame pour quelques semaines, un autre marsouin, mais navigant celui-là. Joyeux drilles, fins comme des troupiers – fins comme des colos, quoi – accueillants à n’en pas douter, fraternels aussi – parce que dans l’armée on apprend le sens de la famille, ce sont deux rigolards qui s’improvisent porte-flingues à l’occasion. Quand Steiner a appris qu’on s’était fait rouler par une de ses connaissances (qui lui en devait une et qui nous savait nous-mêmes connaissances entre nous) son sang n’a fait qu’un tour et je ne veux pas imaginer le portrait du type à l’heure qu’il est. Parce que quand les types de 130 kilos donnent la leçon à ceux de soixante ça fait des étincelles. La citation n’est pas exacte mais c’est volontaire : à mon avis il ne s’est pas contenté de le prévenir mais plutôt de le faire courir.

Feu de brousse qui fout la trousse

Pour compléter le portrait, il y aussi les gentils un peu effacés dans une bande. Même dans la Bande à Berliet. C’est le cas d’Halibi, le gentil retraité. Il est là pour bricoler un peu. Il tenait une brasserie à Paris, qui n’était pas trop mal. Il a correctement vendu et parce que son comptoir lui avait servi d’horizon trop longtemps, parce que madame était parti et parce que la famille, finalement, bah c’était pas tellement la famille…il est aller chercher de nouveaux horizons. Il est allé là où on lui a dit, parce que « tu verras, le Sénégal, c’est génial ». Mon Dieu, quelle promesse… Alors il est là. Avec son rythme de retraité, essayant de bricoler quelques affaires supplémentaires pour mettre de l’ail dans son calamar. Et il suit le train. Il n’initie pas grand-chose, peut-être, mais il a un cœur. C’est une âme seule qui peut donner beaucoup. Et c’est pour ça qu’on l’apprécie : parce qu’il est touchant. Tout simplement.

Les dieux sont tombés sur la tête

Des gars dans la bande il y en a d’autres. Mais celui qu’il ne faut pas oublier c’est Rocco. Rocco, c’est le gars qui sent la réussite, c’est celui qui a la baraka, le charme, la tchatche, celui qui peut couper la parole à Mitch-Mitch, qui a l’affection de Plouc, le respect de La Betterave et la fidélité d’Halibi. Rocco – alias Eddy Belle Gueule – son passé on s’en fout. Il en a une d’histoire, comme eux tous, mais parmi eux il profite de sa jeunesse, de son bagout et de sa réussite. On l’aime bien Rocco, c’est le héros de la bande. Trop jeune pour être le chef, trop fou pour être le modèle, trop bon pour être le salaud… il est le liant indispensable de la bande, celui qui instaure l’équilibre nécessaire, sans quoi tout ce petit monde pèterait. Si vous voulez, Rocco, c’est celui qui part avec Pepa à la fin de l’histoire. D’ailleurs, au rade où ils se rencontrent tous, des Pepa y en a pas. Par contre, des Angèle y en a. Pas des Anne-Marie Coffinet – faut pas dec’ ! – mais des Angèle tout de même. Ca fait partie du décor et ça fait partie de leurs histoires respectives. Alors ce sont nos « petites Angèle à nous », comme dirait Plouc. Et leur histoire à elles, vous la connaissez sans-doute…

La balade des gens heureux

On a passé notre dernière soirée dakaroise avec Rocco et Plouc. Parce qu’en fin de compte, si on devait faire une bande nous aussi, ça serait avec les bons numéros, ceux qui nous ont le plus accueilli, le plus touché aussi. Et parce que nous avions sympathisé, parce qu’il y avait de la bière et un filet rose ce soir-là à l’horizon pour le copain Plouc, on a pu parler plus librement de chacun, de nous tous, à la lueur des bougies qui dansaient dans la nuit. Et chacun, derrière le voile de la nuit, a accepté – un petit peu – de retirer le voile de son cœur. Eux, ils nous ont donné les ficelles de ce qui se tramait au sein de cette petite compagnie d’égarés. En racontant un peu, bien sûr, et en étant eux-mêmes, un peu plus. Nous on les a écoutés, sans questionner, et c’était déjà beaucoup. Alors Rocco et Plouc on n’est peut-être pas de leur bande mais on se la repassera, la bande, encore longtemps.

 

Voilà voilà.

 

  • Et avec ceci ?
  • Ce sera tout pour aujourd’hui.

A plute !

 

Zig et Puce

Pour Respons’Appro

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