« Kindia » surprise


Blog / lundi, février 18th, 2019

Les guinéens ne sont pas « fiers » d’être guinéens. Non pas qu’ils en soient honteux…mais ils n’ont pas la fierté orgueilleuse d’être un pays riche, ils n’ont pas la fierté prétentieuse d’être mieux que le dernier pays de la sous-région et ils n’ont pas la fierté narcissique d’avoir les yeux du monde rivés sur eux. Ils n’ont pas même la fierté d’être une destination un tant soit peu touristique. C’est ce qui explique, entre autres, qu’il n’y a pas d’arrogance vis-à-vis de l’étranger, humblement curieux de découvrir la Guinée. C’est ce qui explique cette surprise dans leurs yeux quand vous dite à un guinéen que vous êtes venu voir « son » pays. C’est ce qui explique cette circonspection quand vous dites à un exilé guinéen que vous avez vu sa lointaine patrie.

L’heure du thé au bord de la rivière

C’est pourquoi, aussi, nous avons dit aux guinéens : soyez fiers de la Guinée. Votre pays est beau, votre pays est riche de ressources inexplorées, inexploitées, insoupçonnées. Nous savons que vous êtes un peuple délaissé par ses dirigeants. Nous savons que vous avez soufferts 50 ans de votre pauvreté, du délaissement de la communauté internationale, du désintérêt égoïste et brutal de vos gouvernements successifs – à commencer par celui de Sékou Touré. Nous savons que ce « non » plein d’orgueil, ce refus de « la richesse dans la servitude » plutôt que « la liberté dans la pauvreté » ne vous a apporté que la pauvreté, car vous nous l’avez dit vous-mêmes : « nous ne sommes pas indépendants. Nous ne sommes donc pas libres. Quel peuple libre accepterait de dépendre de tout et de tout le monde ? ».

No name et Mamadou

La Guinée ne produit presque rien et n’exporte presque rien. Ce qu’elle arrive à produire elle le consomme via des productions de subsistance parce qu’il faut vivre. Ou survivre, tant bien que mal. Quand nous sommes arrivés en Guinée, le 31 décembre dernier, nous avons eu le privilège d’être accueillis à bras ouverts et d’être invités à la soirée donnée par la Préfecture aux notables de la ville de Koundara. Dans le discours de nouvelle année du Préfet nous avons pu lire entre les lignes combien la population manquait de tout, combien l’argent manquait…ou s’évaporait. Parce que l’investissement étranger est là – où, précisément on ne sait pas ! – mais les familles manquent encore cruellement de tout. Triste réalité d’une monnaie qui en Afrique souffre étonnamment de la chaleur et s’évapore aux premiers rayons d’un soleil éphémère dans le cœur des gens. Malgré cela, malgré la pauvreté, le manque d’espérance et cette « servitude dans la pauvreté » – et qui méritait d’être écrit parce cela est la réalité de la Guinée – ce n’est pas ce que nous avons retenu de la Guinée.

La boucherie Sanzot

Ce que nous en avons retenu c’est son sens de l’accueil, ce sont ses sourires, c’est la multitude des dons que nous avons reçus tout au long de notre route. On dit de la Guinée qu’elle est le château d’eau de l’Afrique parce que coulent en son sein beaucoup de fleuves, de rivières, de sources et de chutes qui toutes abreuvent les pays voisins comme ses propres terres. Eh bien, sur nous ont coulé comme autant de rivières, les cadeaux, les échanges bienveillants, les gestes si petits et pourtant si grands : le fameux « bal poussière » – selon l’expression africaine consacrée – d’abord, l’accueil dans les villages ensuite, le séjour passé au bord des chutes, pour continuer, et dont nous reparlerons, l’accueil princier de la communauté de Kindia en point d’orgue et la merveilleuse Guinée forestière et ses missions catholiques si engagées et si généreuses, pour finir.

Das Untergang

Nous avions eu la chance au Sénégal d’être accueillis par le Chambellan du pays saint-louisien et cela nous avait permis de comprendre – dès nos premiers pas – nombre de tenants et aboutissants de la culture sénégalaise. Nous nous étions rendu compte par la suite combien cette introduction avait servi le regard que nous portions sur les choses. Un peu de la même façon, notre plongeon dans la culture guinéenne au bal de Koundara nous a donné quelques clefs de compréhension pour la suite. Même si pour nous la soirée est restée essentiellement rocambolesque depuis l’accueil des douaniers jusqu’à la soirée elle-même, en passant par le triomphe des forces douanières fait à Choupette, le dîner improvisé par le griot de la ville dans un restaurant de rue – prix négociés par lui-même – ou encore cette pause télé dans une échoppe de rue avec les quidams de passage, bouches-bées devant les publicités du thé Cheval ! Publicité en langue soussou qu’ils ne parlaient pas mais apparemment très douce à leurs oreilles. Quand péniblement – rompus de fatigue – nous avons atterris à l’entrée de l’hôtel Oireau où se tenait la réception, il fallait voir l’écharpement que c’était : en guise de videurs, des militaires. On ne plaisante pas avec la sécurité du Préfet. 

Richesse guinéenne

En guise de convives : la ville rassemblée aux portes dans l’espoir d’obtenir un privilège bien cher. On ne va pas se mentir (j’aime bien cette expression, je la trouve très narrative 😊), être toubab a de nombreux inconvénients mais comporte aussi quelques privilèges ; et ce soir-là nous l’avons vérifié : nous avons pu passer sans encombre au travers de cette meute humaine car un bienfaiteur inconnu s’est porté garant pour nous qui étions « deux illustres membre de la Croix Rouge Internationale ». Le chef de la police locale, fraîchement nommé dans la région et heureux voisin de Choupette pour la soirée, nous avait invité lui-même mais…sans invitations papier. Nous n’avons même pas réussi à le retrouver à l’intérieur, c’est vous dire la situation complexe, n’était ce sympathique guinéen coupable d’un pieu mensonge ! Nous nous sommes bien tenus, ce soir-là. A peine impressionnés mais très curieux de tout ce qui se passait. Je passerai sur le Master of Ceremony braillant dans un micro douteux toute la soirée, sur les incantations religieuses peu inclusives du Préfet lui-même ainsi que sur la bière tiède…toujours est-il que quand vint l’heure de nous rapatrier dans nos pénates il nous prit une folie qui ne manqua pas de piquant : débarquant timidement sur la piste pour côtoyer les danseurs de bossa-slow nous avons entamé non moins timidement un petit rock pour fêter amoureusement la nouvelle année. Quelle ne fut pas notre gêne découvrant progressivement que le vide s’était fait autour de nous et que l’ensemble des gens autour de nous s’étaient fait spectateurs de notre prestation, commentant, criant, photographiant, filmant et applaudissant ces deux toubabs qui jusque-là ne les avaient intéressés que très modérément ! Nous avions rêvés d’une sortie discrète pour échapper à un camarade de circonstance un peu trop volubile et intéressé par nos financements imaginaires…c’était râpé.

505 Peugeot aka « Panzer Verdon »

Après Koundara, nous avons renoué avec la route en goudron et sans nids de poule, une récréation bien venue, pour nous diriger vers la ville de Labé – une autre Préfecture – serpentant dans les montagnes, les cultures, les couleurs étonnantes et la végétation envahissante, les toits de chaume de l’ethnie peule, les cases rondes rassemblées dans leurs enceintes, le bétail au gré des virages, et ces multitudes d’enfants ébaubis criant ici ou là « toubab », « foté », « porto » ou « toubabou » selon leur langue et la région traversée, toujours avec un engouement surprenant, une excitation absolument pas feinte et un effet déroutant garanti : d’où viennent ces voix qui nous assaillent ? Devant, derrière, sur les côtés…vous êtes assurés d’en découvrir toujours plus que ce que vous vous imaginiez. 

Diane Kruger fait de l’humanitaire

Labé, Dalaba, Pita, Mamou… autant de villes traversées avec chacune une histoire que nous vous gardons pour nos longues soirées futures au coin du feu. Peut-être pouvons-nous ici partager notre petit séjour à l’aplomb des chutes de Kambadaga, un îlot de verdure, une oasis au cœur d’un paradis naturel, aux couleurs et aux reflets chatoyants et surtout bercé par la tranquillité. Ces pages resteront parmi les plus belles pages de notre voyage parce que nous avons pu poser les valises dans un lieu idyllique, nous ressourcer, évidemment, sans qu’il ne soit nécessaire pour autant de nous « couper » du monde, parce que nous avons passé du temps avec les guinéens aussi : des petits groupes d’enfants avec qui nous avons joué au foot, à la passe à dix, au « toro », discuté, dessiné… sans qu’à un seul instant l’un ou l’autre ne nous demande cadeaux ou argent. Chose assez rare et appréciable pour qui vient de séjourner au Sénégal. Les « grands » veillant à ce que leurs « petits » ne nous assaillent pas trop, étant eux-mêmes très délicats à notre égard. Passons sur les paysages tous aussi magnifiques les uns que les autres, passons sur tous ces petits marchés égrenés le long de la route, passons sur la route elle-même et ses chapelets de trous, passons sur la police…non, ne passons pas sur la police ; on ne passe pas la police à tabac même si elle vous rackette. Pour une paire de claquettes au volant. Dans ces moments-là, c’est 45 minutes de négociation, 50% du prix de l’amende payé comptant, des rires et de l’exaspération, et surtout la mission d’aller saluer la famille de l’escroc qui vient de vous délester, parce que vous passez par son village natal. Manquent pas d’air ces coupeurs de route en uniforme ! 😊

La guerre des boutons

Puis ce fut Kindia.

Historiquement, Cam, en plus d’être belge, est un peu guinéenne. Ses longs cheveux en fil d’or ne laissent pas imaginer de telles origines kagolos-mandingues. Ni même d’ailleurs que, de par cette origine, mon illustre femme porte le même nom que la grande Hatchepsout, profite du patronage de Râ lui-même – dieu du soleil – et appartient à la grande lignée des « gardiens » : gardiens du temple, gardiens de la tradition, gardiens de la lumière. A l’origine de cette origine ? Le Père André Camara, missionnaire pendant trois ans dans un petit patelin poitevin, grand amateur de fromage de chèvre et ami de cœur des grands-parents de notre sujet. Devenu ami de la famille, ayant béni le dernier voyage de « Bon-Papa » vers le Père, le Père Camara allait faire partie de notre séjour africain, comme une étape incontournable dans un voyage spirituel à la rencontre de nos ancêtres. 

Grand-père et petite-fille

Nous avons été accueillis par sa communauté pendant plusieurs jours et cet accueil mérite que l’on s’y arrête un peu : car pendant tout notre séjour il n’y a pas un moment où l’attention du Père Camara et de ses enfants a fait défaut. Rien n’était trop pour nous gâter : le logis, le couvert, les cadeaux, les « notes de frais » en tous genres…nos désirs étaient comblés avant même d’être exprimés. Et attention au moindre désir exprimé car alors nous étions sûrs qu’il serait exaucé par nos amis de Guinée. Touché que nous passions le voir, le Père Camara en avait averti ses fidèles quelques semaines auparavant, les invitant à nous réserver le meilleur accueil, quand bien même j’avais commis l’impair de ne pas demander – selon la coutume – la main de sa petite fille. Qu’à cela ne tienne, les fidèles se sont mis en tête (Père Fabien en tête) – et en frais – de nous organiser ce mariage coutumier, venant régulariser ma situation de petit-fils de leur pasteur. 

Mariés et filles d’honneur

Un épisode plus que touchant, préparé et vécu par de très nombreux fidèles, qui prenant nos mesures, qui jouant le rôle du conseiller, du cousin, du frère, du voisin, de l’oncle lointain afin que du protocole jusqu’à la fête rien ne manque à la célébration de nos épousailles ! Le jour J tout était réglé comme du papier à musique : notre programme était chargé du matin jusqu’au soir de rendez-vous, de visites, de courses en tous genres… Nous avons même fait le pèlerinage dû aux aïeux, les parents de notre grand-père guinéen, au cimetière du village familial. Parce qu’au fond, c’est auprès d’eux aussi que nous nous recommandions pour ce grand jour. Quand nous revînmes de cette échappée aux sources, ils étaient tous là ces acteurs de notre mariage, faisant résonner fifres et tambourins, chantant à tue-tête en l’honneur de nous deux qui étions tout émus de cette joie non feinte, de cette célébration coutumière révélatrice d’un accueil sans limite réservée à leur famille de France. De la tenue de mariés jusqu’à la soirée, en passant par le cérémoniaire et les éléments clés d’un bon mariage, tout avait été prévu et orchestré. 

« C’est la fiesta bohémienne »

C’est ainsi que, trois mois presque jour pour jour après notre mariage français, nous avons renouvelé nos vœux en Guinée, dans une symbolique très forte et sous la bénédiction de notre grand-père guinéen : le riz, symbole d’un foyer sans besoins ; le sel, symbole d’une vie savoureuse ; les aiguilles, symboles de guérison des blessures ; la feuille blanche, symbole de pureté et du livre qu’il reste à écrire en ce sens ; enfin, la bénédiction divine du père, car l’Homme n’est rien s’il n’est que lui-même. Ayant tout reçu de ces gens qui ne nous connaissaient pas mais nous aimaient déjà, ayant vécu toute une semaine au contact de chacun dans ses joies comme dans ses peines, ayant profité d’une excursion au cœur d’une communauté si lointaine par la distance et pourtant si proche par l’âme et le cœur, nous avons – à la demande du père – laissé notre petit mot dans leur livre d’or. Peut-être que ce mot, écrit par nos mains au moment où nos cœurs étaient encore plein de cette prodigalité, vous laissera entrevoir un peu mieux ce que Kindia et la Guinée ont inspirés à nos esprits sonnés et à nos cœurs touchés :

 

« Nous vous demandons la route »

 

Chère communauté des chrétiens de Kindia,

Voilà deux mois, nous sommes partis de France pour rejoindre les contrées très lointaines de la basse-côte de Guinée. Après tant de kilomètres et de paysages parcourus, tant de cultures rencontrées nous avons eu le bonheur d’être accueillis par la communauté de Sainte-Croix comme dans notre propre famille. Nous étions venus rencontrer notre grand-père guinéen et nous avons trouvé nos frères et sœurs, cousins, cousines, oncles et tantes, neveux et nièces au complet : souriants, généreux, attentionnés, prodigues en tout. C’est comme ça que nous avons découvert la Guinée et tout particulièrement votre communauté. Un grand merci à vous tous en général et à chacun d’entre vous en particulier.

Ecole catholique de Kindia

En passant par chez vous nous avons découvert tout ce qui constitue votre vie quotidienne, vos traditions, vos projets en cours, vos envies pour demain et quelques-unes de vos joies et de vos peines. Nous avons commencé par les présentations avec votre jeunesse, celle qui sera la Guinée de demain, et nous avons pu apprécier l’engagement que met toute la communauté à l’enseignement de ses jeunes, au moment où la Guinée doit faire face à un bras de fer avec le gouvernement pour la formation de ses enfants. Cet enseignement qui perdure et qui permet aux enfants d’aller dans l’école de leurs parents et de leurs grands-parents est la preuve d’un socle solide à la base d’une communauté déterminée. Gardez en vous cette force, c’est l’instruction qui permet à une communauté d’avancer.

Atelier de couturières

Nous avons découvert avec beaucoup de joie aussi un nombre conséquent d’initiatives associatives, toutes très bien inspirées et avec beaucoup de potentiel chacune. Nous avons pu discuter un long moment avec les représentants de chacune de ces associations afin de comprendre le mieux possible ce qu’elles font déjà et pourront faire demain avec l’aide de vos bras et de vos têtes. Nous avons – autant que nous avons pu – apporté nos petites pierres aux édifices de chacun et nous sommes confiants dans l’avenir de chacune de ces initiatives. Nous continuerons, après notre départ, à suivre ce qui se fait à Kindia au sein de votre communauté. Continuez à fonctionner en synergie, c’est l’union qui fait la force et vous avez tous quelque chose à apporter à votre voisin. Continuez à croire en vous, car vous seuls pourrez déplacer les montagnes guinéennes.

La « vieille »

Un autre élément fort de votre communauté dont nous avons particulièrement profité ce sont évidemment tous ces consacrés qui vous entourent : qu’il s’agisse des pères ou des sœurs, ils sont un formidable pilier sur lequel vous avez la chance de pouvoir vous appuyer. Ils nous ont reçu comme si nous étions leurs enfants et nous ne pourrons pas l’oublier. A votre tour non plus ne les oubliez pas. Priez pour eux et pour que d’autres comme eux viennent à leur suite. Du sain même de nos familles chrétiennes doivent pouvoir naître les pasteurs de demain. Nous en profitons pour renouveler nos félicitations à Sœur Jacqueline pour ses vœux. C’était un grand moment pour nous qui nous sommes sentis profondément liés à ce moment familial de votre communauté, car nous étions entre chrétiens d’une même famille.

Marché de Kindia

Enfin, c’est vous tous que nous voulons remercier pour votre accueil, vos sourires, vos délicates attentions, vos cadeaux, vos coups de main, votre sens du service et bien d’autres choses encore. Vous nous avez tout donné pendant ces quelques jours passés parmi vous, sans compter et jusqu’à vous investir avec sensibilité, humour et symbolique dans notre mariage coutumier guinéen qui restera un souvenir et un engagement impérissables. Nous ne remercions individuellement personne car vous tous avez été les artisans de notre accueil. Ce séjour sur la terre du grand-père adoptif de Camille – et désormais de Gonzague – sur votre terre à tous est l’expression typique d’un peuple guinéen accueillant, chaleureux, fraternel, c’est-à-dire d’un grand peuple, dont les chrétiens sont un organe vital. Soyez fiers de ce que vous êtes et appliquez-vous à le rester.

Le mont Gangan

Il est l’heure pour nous de vous « demander la route », selon cette très belle expression de chez vous. Nous voulons déjà revenir : seul Dieu connaît le jour et l’heure mais nous prions déjà pour qu’il nous permette de recroiser nos routes. Que Dieu vous protège et vous garde, vous tous ses enfants.

Prenez soin du « Vieux », il le mérite bien 😊

 

Zag et Cam

Vos frère et sœur de France

Nous sommes repartis de Kindia, chargés de wax et d’ananas, de bissap, de statues mais surtout le cœur chargé à bloc pour affronter la suite de notre voyage. Le cœur un peu lourd aussi de quitter cet îlot de paix – moi, un peu taciturne et Cam un peu madeleine. Mais c’est cela aussi le voyage : beaucoup de rencontres, dit-on ? Qui sont autant de séparations, n’est-ce pas ? Chaque jour, il s’agit de construire des relations, apprivoiser les enfants, ouvrir le cœur des adultes, laisser chacun vous découvrir pour que les barrières – les vôtres comme les leurs – sautent et libèrent le flot de curiosité et de charité qui trouve sa source en chacun. Nous avons eu à faire face depuis notre départ à cette façon de faire et de défaire presque quotidiennement : ce que nous construisons un jour sera à refaire le lendemain car nous aurons changé de village, changé d’interlocuteurs, changé d’ethnie et donc de culture, changé de pays aussi… Tout le gain de la veille n’aura plus court demain. 

Tisser des liens

Alors, quand on a passé une semaine à tisser des liens – sans même qu’une première barrière n’ait existée à un seul instant – il faut comprendre que la séparation en est d’autant plus dure. On se sent irrésistiblement retenu et c’est un nouveau départ, presque pareil au premier, où nous quittons les êtres chers, dans une inquiétude renouvelée de ce que nous réservera le voyage. C’est cela aussi la « route ». Il ne faut pas, pour autant, renoncer à tisser tous ces liens, mais il faut se préparer à ces petites déchirures du quotidien. Et quand, finalement, on reprend la route tout cela s’estompe progressivement, un nouveau puzzle voit le jour et l’excitation de l’assembler qui vient avec. Et ce qui reste ce n’est pas l’amertume du départ mais la joie déversée dans les cœurs.

Hauts les coeurs!

Nous avons donc repris la route et nous sommes dirigés vers la Guinée forestière, très emblématique ses coutumes bien à elle, ses chants et sa musique, ses boubous de la forêt sacrée protégeant contre les mauvais esprits, son ancienne capitale commerciale Guéckédou aux confins libériens et puis sa capitale régionale – Nzérékoré – dont le nom se prononce avec envie et passion jusqu’à Conakry, auprès des étales de tissus et de produits artisanaux de la forêt.

La…forêt…

Dans les cultures africaines, la forêt représente beaucoup d’imaginaire, de génies, de dangers, de légendes impressionnantes. On ne compte plus les histoires sur les génies malicieux et les maux qui sont le lot de ceux qui se sont promenés dans les sous-bois. Du fait de sa nature forestière et de sa distance du reste des grandes villes guinéennes, Nzérékoré fait un peu figure de mythe – à la fois lointain et proche – et revêt un caractère presque sacré ou qui pousse tout de même à une certaine admiration – craintive ? Nous n’avons pas eu peur, nous, mais nous avons bien rencontré quelques génies, bons et mauvais, sur notre route.

Les génies de la forêt traversent la route

Côté bons génies, nous devons nommer les missions catholiques qui, sur le chemin, nous ont ouvert leurs portes, leurs forages, leurs garde-mangers… Nous avons même eu la chance de rencontrer des prêtres enclins à se livrer à cœur ouvert sur leur communauté, leur vie solitaire, l’absence de moyens, le nombre grandissant de clochers – sans que pour autant il y ait un nombre grandissant de fidèles ou de prêtres. Ils ont vraiment le rôle de « père » dans leur communauté religieuse et trouvent à leur charge de bien nombreux enfants qui leur prennent parfois le jour et la nuit, comme le Père Elie que nous avons vu visiter une paroissienne hospitalisée jusque tard dans la nuit, avant d’être au front le lendemain matin à cinq heure pour une tournée paroissiale. 

Ecole de mission catholique

Souvent, ces missions catholiques fonctionnent de façon très centralisée autour de l’église – enceinte d’un mur de protection, à cause du vandalisme, et de quelques habitations pour les familles qui sont matériellement impliquées dans la vie de la paroisse. Dans la même enceinte, ou bien non loin, on trouve l’école, généralement, et les terres cultivées pour nourrir les quelques bouches de la mission ainsi que les finances de la paroisse.  Et toutes ces paroisses ont leur lot de jeunes, avides de faire quelque chose de leurs dix doigts puisque la Guinée ne semble ni vouloir les enseigner, ni vouloir leur fournir un avenir. Alors ils se rassemblent, sous le vocable de scout, pour participer aux travaux de la paroisse : construire un mur, un garage, réparer un morceau de chapelle, cultiver le potager, préparer les repas, animer les messes… et bien d’autres choses que nous leur avons vu opérer avec un entrain et un sourire qui satisferaient le grand Baden Powell lui-même. Nous les avons vus « toujours prêts », souriant et chantant dans les difficultés…face à la difficulté de leur quotidien…et ce fut pour nous une incontestable leçon de vie : quand ils n’ont rien, que ce qu’ils construisent aujourd’hui sera peut-être en poussière demain et que l’avenir ne leur fait aucune promesse, ils chantent encore – main dans la main – comme si l’horizon, bien que sombre, se paraît d’une légère frange d’espérance, annonçant d’illusoires jours meilleurs.

Squatteur

Alors, face à cela, les mauvais génies que nous avons rencontrés ne valent pas tripette. La route a été longue et dure, semée de trous éléphantesques, certes. Des éléphants que nous n’avons pas vu, d’ailleurs, parce qu’au jour de notre passage dans la forêt classée de Ziama, il y avait bien des éléphants à quelques kilomètres de nous mais qui faisaient l’objet d’une « prise d’otage » par les villageois du coin. Nous avons négocié tant et tant avec l’Office National des Eaux et Forêts et l’ONG locale en charge de la protection de la biodiversité afin que les négociations aboutissent avec les villageois, mais rien n’y fit. L’explication est la suivante : dans le cadre de la protection des éléphants (cela marche avec d’autres espèces), les animaux protégés circulent de plus en plus librement sur leur territoire. 

Cimetière des éléphants

A tel point, d’ailleurs, que les éléphants dont nous parlons ont été vus sur la route une semaine ou deux avant notre passage, chose particulièrement rare dans cette région de l’Afrique. Le problème de ce territoire c’est que c’est aussi celui des villageois locaux qui parfois habitent dans la forêt et qui souvent sont des cultivateurs. C’est là que l’entente coince entre nos deux protagonistes : les éléphants n’étant plus en danger, ils ravagent les cultures des villageois. Ils sont peut-être moins nombreux que nos sangliers solognots mais je vous laisse imaginer l’impact d’une grosse mama éléphant en ballerine sur un plan de tomates ! Face à quoi les villageois se sont légèrement dressés, pour ne pas dire qu’ils se sont carrément syndiqués, afin de faire front contre les Eaux et Forêts ainsi que l’ONG. 

Mission (sans Robert de Niro ni Liam Neeson)

A force de luttes et de palabres ils ont convenus que l’ONG financerait un programme de protection des cultures, en échange de quoi les villageois permettraient aux Eaux et Forêts de continuer leurs va-et-vient de protection des éléphants, visites touristiques à l’appui. Il semble finalement assez juste que si le ministère se fait du beurre sur leur territoire, ils s’en fassent un peu aussi – ou qu’à tout le moins ils n’en perdent pas.  Oui mais voilà : le programme a tardé à venir…et les promesses se sont transformées – aux yeux du syndic – en fumée de clopinettes. Probablement conseillés de façon croisée par les gilets jaunes et la CGT, les villageois ont enfilés leur bonnet rouge et fait blocus. Sur cet entrefaite, nous sommes arrivés mais sans notre épée…et nous ne sommes arrivés à rien. Nous avons tout de même l’honneur d’être les premiers pingouins à nous être faits refouler. La veille encore, deux touristes français avaient négocié, longtemps, et avait fini par obtenir l’autorisation : parce que, d’une part, les villageois ont admis que sans coup de semonce l’affaire n’était pas très honnête et parce que, d’autre part, les deux pimpins ont payé un million de francs guinéens, soit 100 euros. La fin de l’histoire c’est qu’on a pas vu les éléphants et que eux non plus. Voilà cent euros bien gagnés !

La bambouseraie sans panda

Nous parlions de tout cela pour dire que nous étions sur la route et que – mes aïeux ! – la route en Guinée est vraiment « dégueulasse », pardonnez-moi le terme. Des trous gros comme des éléphants, d’accord ! Avec des morceaux de vieux goudron, d’ancien goudron, des ravines de piste, de la poussière à intimider un désert et des camions conduits par des fous du volant. On échappe régulièrement à la mort et ça vous donne un sacré goût de la vie, si vous voulez mon avis. Le trajet de Guéckédou à Macenta nous a rappelé un peu la Mauritanie le jour du passage de frontière. Une journée à mordre la poussière et à des vitesses de sénateur. Avec en prime, tous les check-points de police ne cherchant absolument pas à contrôler quoi que ce soit mais seulement à taper la discute (on s’ennuie ferme à la circulation) et à gratter quelques cadeaux ou billets. 

Choupette fait du trek

On s’est quand même fait racketté par un abruti en uniforme : de ceux qui dont le regard est vide et dont vous sentait bien que rien de ce que vous dites n’arrive vraiment jusqu’au bulbe rachidien ; de ceux qui vous sourit avec leurs chicots noirs et dorés et qui ne sont pas du tout pour vous rassurer. Nous en étions ce jour-là à notre onzième heure de conduite, nous avions vécu notre première crevaison – probablement criminelle, nous en étions à notre quinzième contrôle de police et nous avions devant nous 45 minutes pour finir l’étape avant la nuit. Autant vous dire que dans l’état de nervosité et de chaleur qui régnait – ajoutant à cela que nous étions à la frontière avec le Liberia, qui ne ressemble en rien au Luxembourg ou à la Suisse, le seizième contrôle de police ne l’a pas fait du tout. Cent mètres avant que vous n’arriviez à leur niveau, les fins limiers de la gendarmerie guinéenne – en uniforme le jour et croquemitaines la nuit – vous ont déjà reniflé et se jettent littéralement au milieu de la route pour arrêter votre progression. 

Deux minarets valent mieux qu’un

A leur décharge, quand ils sifflent depuis leur chaise sur le bord de la route, la moitié des voitures passent en leur faisant un pied de nez. Bref, en plus on est blancs et on est visibles et repérables à mille bornes avec la grosse Choupette. A ce moment-là, deux situations types : le gars veut taper le bout de gras ou alors il veut s’engraisser. Dans tous les cas, au seizième contrôle du jour, ça vous sort par les trous de nez. Et là vous oubliez toutes vos bonnes pratiques africaines du contrôle de police (un art) : grand sourire, l’air un peu niais façon Belmondo dans l’As des As face à la Wehrmacht, bonjour-merci-comment ça va-et la famille, … Rien de ceci, au seizième contrôle à la frontière du Liberia et après onze heure de mauvaise piste sous le cagnard. Vous lui répondez sèchement, en lui faisant bien comprendre que vous avez compris son manège – consistant à vous dire bonjour avec le sourire et à vous demander vos papiers pour un contrôle de routine, pour ensuite lister tout ce qui ne lui plaît pas chez vous. 

Transport de tronc

Car une fois les papiers en sa possession, le flic guinéen est tout puissant. Ça n’a pas loupé, une fois délesté de mes papiers le schtroumf m’a trouvé un défaut de ceinture de sécurité. Je tiens à rappeler qu’en France je ne suis pas sanctionnable pour ça puisque j’ai un véhicule collection. Et qu’en discutant un peu on a quand même passé le Maroc, la Mauritanie, Le Sénégal sans payer un kopeck. Et comme en Afrique « on a le temps », une fois les bases posées le gars est allé se taper une cloche avec ses copains : poisson, riz et sauce épicée dans la grande gamelle sur le dos de la moto. Désolé pour les communistes mais c’est le moment où j’ai vu rouge et où le gars a pris une soufflante…

Mamie Nova guinéenne

Et c’est là aussi que j’ai réalisé à quel point son bulbe rachidien était plutôt un bulbe reptilien. Ce jour-là on a payé plein pot. Je n’avais aucune envie de jouer la montre en dormant sur place, sachant qu’un flic comme celui-ci correspondait au profil parfait du coupeur de route ; il était inutile de s’éterniser dans le quartier. J’ai fait tout ce qu’il ne fallait pas faire avec un escroc en uniforme : monter en pression, montrer qu’on n’a pas le temps et pour finir lui faire sentir que vous le mépriser pour ce qu’il est, c’est-à-dire une sorte de parasite pour ce monde. Avec du recul on regrette toujours de pas s’en être tenu à sa règle de base. Pour autant, tous les éléments étaient là pour que les choses se passent comme elles se sont passées. C’est aussi l’apprentissage du voyage : patience et patience sont les deux mamelles du voyage en Afrique.

Gossip girls

On s’est réconcilié, un peu plus tard, avec les autorités, lorsqu’en passant la frontière à Lola – en route pour la Côte d’Ivoire – nous avons été invités à déjeuner par les douaniers guinéens. Juste comme ça. Parce qu’on a discuté en arrivant, que nous avions tous le temps et que c’était l’heure du déjeuner. Retour à la Guinée que nous connaissions : des gens accueillants et prêts à donner le peu qu’ils ont. 

« C’était un cordonnier… »

C’est ainsi, chers lecteurs, qu’en quittant la Guinée – nous avions envie de chanter : « Guinée saute pas n’est pas gui-né-en ! » 😊 .

 

Voilà voilà.

 

  • Et avec ceci ?
  • Ce sera tout pour aujourd’hui.

A plute !

 

Zig et Puce

Pour Respons’Appro

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