Mais là ! C’est comment ?!


Blog / dimanche, janvier 6th, 2019

– Mais là ! C’est comment ?!
– Sunu gaal !

Voilà comment – selon l’une des multiples étymologies recensées – serait apparu le nom du doux pays sénégalais.

Arrivant aux abords du fleuve en l’an de grâce 1446, avant que le grand Chri-chri lui-même ne croque les Amériques, un certain explorateur répondant au petit nom de Fernandez s’adressa à un groupe de pêcheurs qui tapaient-là alors une belote. Désirant connaître le nom du cours d’eau, il le désigna, à l’endroit-même où clapotaient les pirogues des Marius, Panisse et autres coincheurs qui se tenaient là. Aussi vifs que nos amis de la Canebière, ces derniers répondirent « sunu gaal – ce sont nos pirogues ». Dur de la feuille comme tout bon espingouin aficionado de bars à tapas de banlieue madrilène, l’ami Fernandez compris « Sénégal », compris qu’on lui nommait le fleuve et non les pirogues, con pris qui croyait prendre, et s’en revint vivre entre ses parents le reste de son âge. Adieu wolof, vaches, cochons, couvées… Tout n’était pas perdu, cependant, car le « Mais là ! C’est comment ?! » devait rester dans la langue wolof bien des siècles plus tard pour demander son nom à quelqu’un.  

Port de pêche de Saint-Louis

Quelques 572 années plus tard, après que les français aient bouté les velus portugais des côtes africaines, que les français aient mangé les anglois en rosbeef sauce à la menthe et que les français eux-mêmes se soient fait rabattre leurs becs de coqs trop fiers par les arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants des coincheurs de notre histoire…Zag et Cam ont fait leur entrée, sans triomphe ni trompettes, dans cette merveilleuse cité saint-louisienne qu’aucun substantif ni aucune figure de style ne saurait décrire précisément ; une ville dont la douceur n’aurait d’égal, peut-être, que la douceur du pays de Canaan. Mais encore faudrait-il ici faire confiance à un chroniqueur en sandalettes ne connaissant que la poussière du chemin qui poudroie.

Région de Saint-Louis

Qu’à cela ne tienne. Essayons de retranscrire ici un peu de nos ressentis au moment de pénétrer ce poste avancé des grandes heures sahariennes qui vit naître et mourir le roman d’un spahi. Passons donc sur le passage de frontière où nous avons bien failli rester, tant se multipliaient les invitations à l’aumône entre douanes, commune, police et autres assureurs bien intentionnés. Il faut avouer ici qu’avant même de pénétrer dans Saint -Louis le Sénégal nous a apporté la douceur qui nous avait tant manquée depuis les abords du Sahara : le sud Maroc et la Mauritanie nous avaient laissés – entre autres bons souvenirs – une longue impression de chaleur, de poussière et de routes chaotiques. Comment vous décrire alors l’apparition d’une asphalte irréprochable, des premiers signes de verdure et le souffle léger de la brise sénégalaise en lieu et place du simoun ?

Constante africaine

Saint-Louis, telle que nous l’avons vécue, c’est la douceur d’un front de mer méditerranéen, les couleurs chaleureuses des oasis exotiques et le charme intemporel des villes anciennement coloniales. Un savoureux mélange de styles architecturaux, bien sûr, mais de cultures aussi, d’ancien et de moderne, d’entretenu et de délabré, de couleurs vives et de couleurs passées, d’odeurs mélangées d’épices relevés, de poisson frais, de poussière soulevée, de fleurs épanouies et de fruits mûrs, un joyeux chaos de bruits de criée, de charettes à cheval, de voiture brinquebalantes et de pétrolettes retentissantes et – au milieu de tout cela – un merveilleux tintamarre de klaxons dialoguant selon une obscure routine africaine.

Cahin-caha dans la jungle urbaine

Et dans cette apothéose de vie – si tranchante avec le fantômatisme mauritanien – nous nous sommes échoués avec délice non loin de cette criée aux poissons, tout au bout de cette presqu’île à peine révélée sous l’amas de pirogues de pêcheurs bariolées qu’attendent au petit matin les camions maliens avec le retour de la marée. Comment poursuivre ce rêve…ou le laisser doucement mourir, sans heurts ? En commandant au restaurant le plus proche – celui qui possède une piscine et des myriades de bières fraîches servies dans des verres glacés tout droit sortis du congélateur – deux plats de tagliatelles aux Saint-Jacques avec gruyère râpé. Cela peut n’avoir l’air de rien si vous sortez de table et regardez actuellement la troisième retransmission hebdomadaire de Plus Belle la Vie sur votre canapé Conforama tout avachi…mais pour qui apprécie les pâtes comme un met de roi et n’a pour seul souvenir gustatif que la poussière de la piste des quatre dernières semaines…cela n’a pas de prix. A tel point que notre portefeuille s’en souvient encore !

Sunu gaal

Saint-Louis ! Le Sénégal ! C’était aussi pour nous l’arrivée au point de départ. Celui de Respons’Appro, notre projet, et du début des interviews et des visites d’exploitations. Et le travail n’a pas tardé parce que nous avons rencontré, dès le lendemain, notre premier interlocuteur, un vieux briscard du Sénégal : 20 ans d’Afrique, une quinzaine d’années de coopération, le reste en ONG, spécialisé dans le développement local et l’ancrage local des projets de développement. Si je disais de lui qu’il est le bon Samaritain, celui qui a su comprendre et construire dans un environnement où il est si facile de ne rien comprendre tout en s’enrichissant, il froncerait les sourcils et gommerait ma dernière phrase. Toujours est-il que nous avons tiré de lui, au deuxième jour seulement de notre séjour au Sénégal, la substantifique moëlle et les grandes lignes bien tracées de ce pays si facile en apparence et pourtant si agréablement complexe au bout de la lorgnette.

Scène de marché à Saint-Louis

A peine avions-nous commencé cette exploration au cœur de la culture et des cultures sénégalaises qu’il nous fallait nous en sortir immédiatement pour nous rendre à Dakar, à dada sur notre bidet, pour remplir une formalité de quelques minutes à peine. 48 heures de perdues et zéro de retrouvées. Mais, comprenez-vous, nécessité fait loi, n’est-ce pas ? Et d’ailleurs : « Mais Madame, nous sommes l’administrrration centrrralisée du Sénégal ! » lâcha le Commandant-Général des Douanes du Sénégal et de Navarre – l’œil offusqué, le palpitant emballé et le monocle en bataille – lorsque Camille s’enquit de savoir si cela n’aurait pas été plus simple à Saint-Louis. Apparemment – désolé François Mitterrand – mais la centralisation « c’est la vie ». « Emballé, c’est pesé », aussitôt fait nous avons pris nos cliques et surtout nos claques et sommes repartis – non pas de bon matin à cause des embouteillages astronomiques – vers nos pénates saint-louisiennes.

Pêcheur-penseur dans la Langue de Barbarie

Dieu que cela fut bon ! Un peu de douceur après cette escale de brutes, des rencontres formidables avec des tas d’interlocuteurs attentifs et aidants, avec pour la plupart d’entre eux un regard à la fois clairvoyant et pertinent sur les sujets qui nous intéressent au cours de notre étude. Nous ne les nommerons pas ici pour pas que leur nom puisse être recroisé avec nos interviews dont nous avons commencé la publication, mais ils se reconnaîtront ces fins connaisseurs du Sénégal, ces chantres du local, ces parrains de la RSE, ces amoureux de l’Afrique…ces bons vivants aussi ! Ce que nous pouvons dire, par contre, c’est que les cultures que nous avons visitées avaient toutes quelque chose d’exceptionnel, par leur histoire, leur difficulté, leur potentiel…les gens que nous avons rencontrés ont provoqué des tas de discussions à bâtons rompus sur le potentiel sénégalais, sur les choses à mettre en place, les chantiers en pagaille… Pour nous Saint-Louis n’a rien de Capri…nous croyons bien que nous y retournerons un jour.

Marché au poisson de Saint-Louis

Ce fut aussi l’occasion de quelques expériences premières, voire uniques, notamment notre rencontre avec le maire d’une commune importante de la vallée – assez haut en couleur – où nous avons pu profiter de beaucoup d’enrobage sur le conditions de travail, de beaucoup de fierté à l’exhibition de documents tamponnés confidentiels et un peu de collusion quand nous avons été invités à nous restaurer dans le meilleur restaurant du coin…tenu par une de ses femmes ! A moins que ce ne fut une tentative d’assassinat camouflée si j’en crois les invités surprise que je trouvais dans mon assiette et le lourd ballonnement qui s’en suivi les vingt-quatre heures suivantes.

Pause étudiée à la pause de 10h00

Il y a aussi cette coutume de voyageurs qui consiste à s’arrêter sur la route en fin de journée pour entamer une pause bivouac bien méritée : le mythe, la légende et la réalité se mettent d’accord là-dessus, la bonne solution c’est une pause contrôlée dans un petit village. Celle-ci consiste à se pointer avec son gros-camion-qui-pue au milieu d’un village, engager la conversation avec les premiers curieux et demander à rencontrer le chef du village car, comprenez-vous, seul lui a la très sainte autorité pour vous accorder le droit d’asile. Cela est dit en plaisantant mais, à la vérité, il n’y a rien de tel pour passer une nuit au calme – parce qu’en sécurité – bénéfique au possible car vos deux oreilles ne se reposent vraiment qu’à ces occasions-là. Eh bien, puisque rien n’est drôle quand tout est facile, l’une de nos premières expériences sénégalaise en la matière s’est vue couronnée d’un refus sans appel car, comme a dit le chef à cette occasion : « Je ne saurais garantir ». A mon avis, faire ravaler ses dents à un toubab tout mielleux a bien plus de poids du point de vue de l’autorité que de l’autoriser à dormir à côté des toilettes communes. Anecdote pas bien grave puisque les villages dans le coin c’est pas ce qui manque. Les chefs non plus.

Où est Charlie?

Le moment le plus drôle d’ailleurs a été quand Cam m’a vu insister auprès du chef qui ne voulait vraiment pas de nous mais que – têtu comme un âne (et c’est pas ce qui manque non plus là-bas) – je tenais à jouer ma carte jusqu’au bout plutôt que de remonter dans mon camion la queue et la tête basses. Faut vous dire que les journées sont longues et que quand on coupe le moteur c’est la libération. Oui mais, comme dirait l’autre, à la Libération y a pas eu que des trucs cools. Et Cam m’a rappelé à bon droit que si le gars ne voulait pas de nous c’était peut-être pas la peine de s’imposer, parce que ce n’est peut-être plus un coup à finir dans une marmite (sont devenus végan, comme en Europe chez les babtous fragiles), mais c’est certainement un coup à finir en slip. Ça, ça s’est déjà vu et on n’a pas fini d’en voir des slips monoprix dans la pampa africaine. Etant donné que l’idée de départ c’était de dormir en sécurité on a repris nos cliques et nos claques – comme à Dakar – et on est allé se pieuter dans le bled d’à côté. Pour vous résumer rapidement ce à quoi ressemble une arrivée dans un village il faut vous dire que ça commence avec beaucoup de paires d’yeux rivées sur vous : les uns intrigués, les autres moqueurs devant ces toubabs en « car rapide » (c’est comme ça qu’on appelle les Choupette locales), d’autres encore plutôt circonspects. Mais ça, c’est jusqu’au premier sourire, parce qu’après le premier sourire toutes les mirettes s’illuminent et toutes ces paires d’yeux qui ne parlaient pas un mot de français vous mitraillent de « comment t’appelles-tu ? »et de « comment ça va ? » sans fin, à raison de cinq fois par bouche enfantine et à la fréquence d’un tir de Gatling. Et quand la coupe est pleine et que les adultes entrent dans la danse, une distribution de taloches de leur part sur ces chères petites têtes blondes fait revenir le calme. Dans des villages moins reculés l’accueil est souvent plus mouvementé, rythmé par les « Donne-moi cadeau ! » et « Donne-moi argent ! » habituels…mais dans ces villages on ne reste pas, on passe la cinquième.

Cam en négociations

On retiendra une autre chose du Sénégal d’avant Dakar c’est que les gens sont vos amis dès lors que vous leur avez parlé. C’est ainsi que, profitant d’une petite escale sur le bord de la route, nous sommes allés déguster notre premier poulet yassa à la terrasse d’un petit boui-boui. Un peu de timidité au départ, comme il se doit, mais très vite un sourire, la clé d’un contact plus chaleureux. Le hasard – ou la providence – faisant bien les choses nous sommes repassés le lendemain par le même petit coin et, puisque le premier poulet avait été délicieux, nous avons décidé de repasser en chercher un « à emporter » pour le soir-même. Quelle joie chez la cuisinière, si fière d’avoir été tant appréciée, et si enthousiaste de notre retour. Il a fallu que Cam revienne avec elle jusqu’au camion parce qu’elle tenait à voir aussi son mari et déclarer haut et fort à tous les deux que désormais nous étions ses amis.

Nous n’étions, à ce moment-là qu’au début de notre périple et pas encore assez « sénégalais », nous n’avons donc pas eu la présence d’esprit de demander un prix…d’ami! 

Voilà voilà.

– Et avec ceci ?
– Ce sera tout pour aujourd’hui.

A plute !

Zig et Puce
Pour Respons’Appro

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