Oh Mama ho! Oh Dahomey!


Blog / mardi, mai 14th, 2019
Colonel Hathi

Pour les gens cultivés le Dahomey c’est d’abord un royaume béninois. Pour moi qui n’aime la culture que lors des journées du patrimoine, le Dahomey c’est d’abord une boîte électro de Montréal où j’ai passé trop de temps pour vous raconter vraiment ce qu’on y fait. Toujours est-il qu’il n’est jamais trop tard pour se cultiver et nous avons profité de notre petite classe verte en Afrique de l’Ouest pour rattraper notre retard sur les dynasties béninoise. Un retard somme toute assez bénin, si vous voyez ce que je veux dire…

Creux de baobab ou baobab creux?

Avant d’en arriver au cours d’histoire de rattrapage, Camille et moi – ainsi que Choupette qui ne nous lâche pas d’une semelle – avons d’abord filer le grand amour avec nos copains togolais, les FOTés, cette charmante petite famille en tour du monde. Est-ce dû aux enfants, définitivement dans leur période scatologique, ou dû au hasard, nous nous sommes attardés 24 heures tous ensemble à Grand Popo, charmante petite bourgade frontalière entre le Togo et le Bénin dont le nom tout à fait prosaïque ne laisse pas du tout supposer le charme absolu : plages de sable blanc, cocotiers, hôtels délicieux et rendez-vous de la bonne société béninoise et expatriée.

Côte de porc

Lorsque vous quittez Grand Popo pour des contrées un peu moins septentri-anales, vous empruntez sans arrière-pensée la Route des Pêches qui vous emmènera alors vers Ouidah – ville historique de l’esclavage et sa porte du « non-retour », ainsi que vers Cotonou, capitale de ce que l’époque coloniale a retenu comme le Quartier Latin de l’AOF. Nous avons surtout retenu que la cité est devenue la capitale du « Zem » et de la longue distance. Le « Zem » c’est cette petite moto – chinoise ou affiliée « bridé » – qui pétarade comme la moto d’Edgard des Aristochats pour vous emmener à des vitesses grisantes aux quatre coins de la ville.

Cuvette dans la route des pêches

Les « Zem » sont une véritable institution. D’abord, il y en a partout. Ensuite ils sont le moyen le plus rapide de se déplacer dans une ville très étendue et embouteillée. Enfin, n’ayant été conçu que pour porter des chinois d’une mètre vingt pesant 40 kilos tout mouillés, le Zem est devenu le véhicule d’ambition familiale par excellence ; il n’est donc pas rare de voir deux, trois, voire quatre trompe-la-mort sur ce break improvisé. Camille et moi-même en sommes devenus dépendants en très peu de temps, au péril de notre santé mais pour le plus grand bonheur des cotonounours ravis de voir deux « yovo » à l’arrière de leur institution locale, bravant les nids-de-poule, les limites de vitesse et les policiers hilares.

Scène primitive

On ne reviendra pas sur l’aspect pratique de ces pétrolettes si ce n’est au travers d’une illustration très simple tirée de notre expérience cotonouille. C’est là-bas que – contraint par la situation dangereuse au Burkina et le refus de nos visas maliens – nous avons fait faire de nouveaux visas guinéens pour le trajet retour. Etant donné l’imprécision géographique du consulat guinéen et les multiples navettes nécessitées par une rigueur administrative très relative, les trajets en Zem furent le meilleur allié de nos démarches. Aller-retours multiples et accélérations subites nous ont même donné une idée assez précise de ce à quoi peut ressembler la vie grisante d’un pneumatique.

Waxement vôtre

N’étant de bonne société qui ne se quitte, vint le moment où nous dûmes quitter Cotonou. Mais pas de départ sans adieux et je dois dire qu’à Cotonou, la règle se trouva d’autant plus vraie que nous y avions été accueillis très chaleureusement. Disons que notre famille par extension y a un petit pied-à-terre actuellement pour nécessités professionnelles et la maison nous fut ouverte comme si nous étions de la famille : nous y étions attendus avec le sourire et tous les égards de sympathie que l’on réserve à ses amis et à sa famille. Nous avons été émus de cette chaleur d’une gratuité touchante qui a dépassé, d’ailleurs, notre seul séjour dans la capitale puisque nous avons été chaperonnés jusqu’aux extrémités nordiques du pays. Merci à ces six samaritains béninois qui nous ont couvert de leur gentillesse ! Il n’empêche que j’aurai ma revanche à la crapette et à la bataille corse…

Maître et stagiaire à l’atelier

Nous avons quitté Cotonou pour Abomey – capitale du Dahomey – où nous avons rejoint nos « yovo » préférés, la famille scatologique. Nous y avons également rencontré d’adorables volontaires FIDESCO en break culturel pour le week-end. C’est tous ensemble que nous avons donc partagé l’hospitalité dans l’auberge d’Edith autour de repas familiaux frisant les repas de colonie de vacances, mais aussi les séances de marché, les ruées vers la wax et la visite des palais. Et même des Fan Milk, ces délicieuses sucreries glacées au lait. Miam ! Tout le monde se demande évidemment si les palais ont remplacé dans mon cœurs les soirées montréalaises. Viendez-y voir des deux côtés et vous aurez la réponse tout seuls comme des grands… Indice : la visite était intéressante. C’est ce soir-là que papa scato et moi avons choisi pour finir notre bouteille de Diplomatico, compagnonne de voyage depuis Lomé. En vérité, c’est le lendemain que nous avons séché les dernières gouttes de la boutanche, quand vint le moment pour nous tous de nus séparés une bonne fois pour toute. Et je puis affirmer – sans virilité récalcitrante – que les larmes de Diplomatico ne sont pas les dernières gouttes à avoir couler ce dimanche soir.

Portrait d’une jeune autochtone

Pour nous, au Bénin, pas de sorcellerie vaudou au programme : nous y trouvons un intérêt médiocre, d’une part, et nous ne nous y retrouvons pas spirituellement, d’autre part. Cela n’empêche, au Bénin les grigriseries et autres sorcelleries sont très présentes et point n’est besoin de les chercher pour les rencontrer. Au plus fort de notre visite des palais, alors que le suspens était à son comble – entre le pagne en coton et la calebasse en terre cuite -, nous avons reçu la visite de Thor, le dieu viking, probablement en visite diplomatique. Le guide ne montrant aucune surprise à l’arrivée de cette pluie subite nous expliqua sa tranquillité d’esprit : c’était, ce jour, l’intronisation du nouveau roi et ses détracteurs avaient commandé la pluie. Mais elle cesserait bientôt car les sorciers du roi étaient les plus fort. Bah croyez-moi ou croyez-moi pas…la pluie s’est arrêtée aussi vite qu’elle avait commencé, laissant place à un soleil radieux. Faudra à tout prix qu’on en parle à Hollande de ces sorciers anti-pluie…

Le château de la Belle au Bois Dormant #TataSomba

On s’en est souvenu par la suite de cette pluie rafraîchissante. Notamment pendant la remontée que nous avons surnommé entre nous « la remontée du vide », celle qui constitue la route entre Abomey et Djougou (savez même pas où c’est Djougou, c’est vous dire combien c’était long !). Car pendant cette remontée ce sont les rayons du soleil qui nous ont surtout rincé. Des chaleurs torrides sans un pet d’air, au point que nous avons dû faire des sacrifices esthétiques lors de nos bivouacs en tendant notre jolie bâche bleue en plastique en guise d’auvent pour protéger nos vilaines peaux de babtou fragiles. Et puis c’est la diagonale du vide ce quartier : des villages oubliés, des étals de marché vides et des kilomètres d’herbe sèche et de végétation rase. La seule chose qui y abonde c’est le niam et le tapioca et ici et là un peu de charbon. On est donc loin du pays de Canaan et ses fontaines de lait et de miel.

Aperçu d’un camp de Romain-Michel au Bénin

Mais le fin mot de l’histoire c’est la fin du chemin, car au bout de la route vous trouvez des merveilles à faire pâlir Ali Baba. D’abord il y a d’autres volontaires FIDESCO – en famille aussi ceux-là – adorables en tous points, volontaires jusqu’au bout des ongles, aventuriers de toujours. On en voudrait partout des volontaires comme ceux-là : on les voudrait dans les missions mais on les voudrait comme amis, comme compagnons de voyage, comme collègues de bureau, que sais-je encore… ? On a passé deux jours avec eux et on serait bien restés une semaine. Le plus fort dans tout ça, c’est que non contents d’avoir une mission FIDESCO à remplir ils trouvent encore le temps, l’énergie et surtout la volonté de supporter d’autres projets en parallèle. Je pense notamment à ce centre d’accueil psychiatrique dont nous sommes allés rencontrer les pensionnaires. Un centre qui ne tient que parce que son jeune directeur a décidé de s’y consacrer entièrement, quasiment à la force de ses bras seuls et de quelques bonnes volontés de passage. En Afrique de l’Ouest, ce genre de structure accueille les plus déshérités, car ses pensionnaires sont vraiment des oubliés parmi les oubliés.

Sirène en eau vive…prise sur le vif

Mais cette rencontre aussi fut une merveille en soi : des sourires et des rires à n’en plus finir, des éclats de joie comme il est difficile de les décrire tant ils furent touchant de spontanéité et entiers. Touchants comme le travail accompli par notre volontaire FIDESCO, sage-femme se battant au quotidien pour que les femmes accèdent au minimum vital des soins au moment de leur grossesse et de leur accouchement, parfois contre les vents et les marées d’une culture très rigoriste et fermée, d’ascendance traditionnelle culturelle ou cultuelle. Bravo à eux, ces semeurs de merveilles qui laisseront derrière eux autant de petites graines qui ne demanderont plus qu’à germer. « Qui sème dans les larmes moissonne en chantant ».

Au détour d’une moisson

Les merveilles visuelles n’ont pas manqué non plus en cette fin de trajet. D’abord avec le parc de la Pendjari, ses paysages à couper le souffle, ses animaux en pagaille, les ronrons des lions traqués pendant deux heures et vus à cinq mètres, les barrissements des éléphants à l’heure de la récréation du soir, les galopades des antilopes effarouchées, les pirouettes des singes, les envols d’oiseau de couleur, les renâclements des hippopotames et les glissades silencieuses des crocodiles furtifs. Le pompon sur le gâteau étant l’hôtel de brousse avec piscine, son gérant italien et ses repas gastronomiques comme nous n’en espérions plus depuis longtemps. Le guide Hakim, le fils du forgeron, heureux comme un enfant de partir à la chasse de tous ces animaux qu’il connaît si bien et qu’il semble pourtant découvrir pour la première fois rendant votre visite incroyablement unique. Même la route pour rejoindre le parc mériterait un poème, tant les paysages et les reliefs nous ont tenus sous l’emprise de leur beauté ; la palme revenant aux balles toniques de coton aux abords des champs cueillis, ceux-là même qui avaient fourni le chargement à ces camions démesurément remplis et roulant comme des fangios sur les routes goudronnées mais très étroites qui mènent au sud du pays et au port d’embarquement.

Coupe béninoise de stock trucks

C’est avec un peu de regret que nous sommes redescendus vers Natitingou et notre Choupette esseulée stationnée chez les sœurs de l’Ecoute – nos adorables hôtes de quelques jours – pour reprendre le cours de notre voyage semblant avoir connu une parenthèse intemporelle. Nous sommes toutefois redescendus sur terre assez rapidement, lorsque dès le lendemain de notre retour nous sommes partis cherchés – plein d’espérance – nos wax chez la couturière. Quel désastre ce ne fut pas de voir nos tissus malmenés par l’aiguille imprécise, le gâchis du métrage et l’adaptation folklorique des modèles commandés. Touchés mais pas coulés, nous sommes allés noyer notre chagrin autour de quelques bocks et beignets partagés avec deux petites volontaires adorables que nous avions rencontrées aux chutes de Kota, marquant la fin de la diagonale du vide. Ces deux jeunes et charmantes volontaires – coupables de nous avoir conseillé la couturière – étaient également coupable d’une grande générosité : en formation d’éducatrice spécialisées auprès de la petite enfance, elles avaient dédié leur dernier stage à un orphelinat de Natitingou. Découvrant à leur arrivée que l’orphelinat ne comptait d’autre équipe d’encadrement qu’elles-mêmes elles ont su prendre les choses à bras le corps et se vouer corps et âme à ces quelques 80 jeunes certes autonomes mais très esseulés. Chapeau les filles !

Le déjeuner est servi

Au moment où nous écrivons cet article, un voile vient de s’abattre sur le Bénin : deux touristes français ont été enlevés (désormais libérés) par des terroristes venus du Burkina Faso qui est frontalier du parc. Ce qui a failli être un drame pour ces deux touristes en est vraiment un pour ce pays qui va se voir privé de son plus gros site touristique (pour ne pas dire le seul) et donc d’une de ses sources importantes de revenu. Sans qu’il soit nécessaire de gloser sur la couleur des cartes du MAE ni même sur les raisons qui ont rendu ce drame possible, nous exprimons notre peine de voir un pays de plus de la sous-région tomber sous le joug des katibah terroristes y sévissant. Au Mali, au Burkina, au Tchad, au Niger et au Nigéria s’ajoute désormais le Bénin qui n’est probablement qu’un domino avant le Togo et même la Guinée. Nous emportons dans nos valises le souvenir de ces populations au regard plein d’inquiétude devant cette incertitude supplémentaire face à leur avenir, et pourtant souriantes, accueillantes, pleines d’abnégation et encore dures à la tâche malgré l’orage qui gronde. Pour nous, malgré leurs différences et leurs imperfections, elles sont sur ce point un exemple pour nous au moment de reprendre une vie « normale ».

La vie normale

Il n’y a pas de « conclusion » à tirer à l’issue de ce périple mais tout au plus des leçons à tirer. Certaines le seront dès maintenant et d’autres feront l’objet d’une moisson tardive. Notre regard a déjà commencé à changer mais demain il doit être suivi de nos actions, c’est – à tout le moins – notre premier constat. Approfondissement du lien avec nos racines, accueil de l’altérité, appréciation du temps, apprentissage continu, corrélation fondamentale de la charité et de la bienveillance, redécouverte de l’accueil et du sens de la famille, attachement aux vertus de la culture traditionnelle et recherche du progrès équitable, renonciation au relativisme et recherche de la vérité, dénonciation des fondamentalismes, recherche des profits civilisationnels durables…autant de départ de pistes pour ce trek illimité sur les sentiers de l’humanité. Voilà un mince échantillon de ce qui peut paraître pour des portes ouvertes que nous voulons nous efforcer d’enfoncer. Mais n’importe quel voyageur – aussi chevronné soit-il – ne peut partir sans un bagage complet et bien sanglé. C’est, croyons-nous, le premier mal à l’origine de nos maux : des voyageurs bien mal équipés. Il nous appartient à tous d’y remédier et le voyage n’est qu’un outil parmi bien d’autres. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *