« Tamba » la cruche à l’eau


Blog / jeudi, janvier 24th, 2019

Tout a commencé à Tambacounda. Comme on a l’habitude de dire dans la Choupette family : « Tamba-fucking-counda ». Avec trois semaines de Sénégal au compteur, vingt-et-un contrôles de police par jour dans le nez, cinq interviews Respons’Appro dans le cortex et à peu près 1 900 kilomètres dans les pattes nous avons eu l’heur de rejoindre la province et la ville lointaine de Tambacounda, une ville au nom qui sonne et qui résonne, dont la sonorité du nom respire l’Afrique des mines du Roi Salomon, les descentes précoloniales du fleuve Zambèze et les moites traversées du Commandant Marchand. Un nom que n’aurait pas renié Conrad dans ses œuvres congolaises. Bref, on est arrivés et la question s’est posée : « c’est comment ?! ».

Le merle songeur
Le merle songeur

Comment allons-nous traverser la frontière sénégalaise en direction de la Guinée ? Comment…et quand ? De temps en temps il nous faut bien être un peu plus alarmiste qu’optimiste et c’était l’état d’esprit qui régnait en ce qui concernait notre situation mécanique du moment : un petit réveil de surchauffe nous avait alerté, ainsi que le circuit d’huile et celui de gasoil. Rien d’alarmant, n’est-ce pas ? J’ai donc passé un temps de purgatoire dans un garage local, le derrière dans les ordures et la fange pour opérer – dans une précision toute chirurgicale – les maux de notre Choupette souffreteuse. En fait de précision, j’ai surtout passé un temps incalculable à préciser que le ventilateur supplémentaire devait fonctionner en aspiration et non en soufflerie…et ça n’a pas manqué, mon pimpin-garagiste de service a commis l’acte chirurgical inverse. En Afrique, c’est monnaie courante.

La vie est un long fleuve tranquille

A ce moment-là de l’opération, Camille jouait encore la carte de la solidarité. Bien lui en a valu parce qu’en Afrique, aussi, il est monnaie courante de s’arrêter à une heure approximative pour partager le yassa du jour. Laissant ventilateur, boulons et clés à molette – que faisait-elle ici celle-là ? – sous le camion, nous sommes allés nous restaurer – autant de gré que de force – avec la fine équipe de chirurgiens mécaniques, interminablement hilares de voir ces deux toubabs improbables accroupis avec eux, une cuillère dans la bouche, en train de siffler la ration journalière qu’il est coutume de partager avec les voisins, les amis, les étrangers (les mecs du village d’à côté, quoi). Double-ration ce jour : une version « nature » et une version épicée en guise de dessert : après ça, vous êtes méga prêts pour la sieste. Sauf que ce jour-là c’était mécanique.

Mise en abîme d’une vision inspirante

Le soir, nous avons décidé d’aller recharger les batteries autour d’une bière qu’avoisinait une piscine bienheureuse. Les négociations furent ardentes mais la piscine et la bière suffisamment fraîches pour faire retomber la chaleur et la fatigue du jour. Et celle du lendemain. Parce que le lendemain les travaux reprenaient de plus belle : d’abord parce que les travaux n’en finissent jamais…et puis qu’en bidouillant tout le camion – sauf les éléments qu’il fallait bidouiller – mon garagiste de l’espace avait commis l’inexplicable : démonter et remonter mon filtre à gasoil (une opération salissante mais simple) au point de provoquer un problème d’entraînement du véhicule. En résumé, impossible d’accélérer correctement, troubles de vitesse et de décélération, etc… C’est sûr qu’en démontant en partie la pompe à injection, ça marchait moins bien. Le garagiste sénégalais est définitivement un type curieux : quand ça ne marche pas ou qu’il ne comprend pas il est pris d’une avidité soudaine qui le force à tout démonter…pour répondre à la fameuse question : « C’EST COMMENT ??!! ».

Posture d’interrogation

Mais en fin de compte ces aventures mécaniques n’intéressent personne d’autre que Choupette, moi-même et puis mon pote Jean-Dude – mais lui c’est parce que s’il pouvait me chiper Choupette il se ferait chapardeur. Pendant ce temps-là à Vera Cruz, Camoulox prenait à sa charge la rédaction de l’un de nos Kaléidoscope : un numéro pas facile, à cause du « numéro » que nous avions interviewé et qui avait une notion assez africaine des horaires et une langue de bois qu’auraient envié les plus gros éléphants du PS…avant la vente de Solférino. Entre deux plongeons et quelques bières plus ou moins fraîches, je peux vous assurer que Cam a sacrément plancher pour vous offrir le Kaléidoscope #5 que vous pourrez bientôt lire au coin du feu.

Heures de nuit

Et puis il nous a fallu partir. Et sur la route il nous a fallu choisir. Notre passage vers la Guinée ! Et c’est là que les athéniens s’atteignirent, les perses se percèrent et les satrapes s’attrapèrent : on avait un bon copain à Sénégal (il a bien failli ne plus être un copain à ce moment-là ! 😊 ) qui nous avait donné deux conseils : primo, si tu vas en Guinée, passe par Kédougou et Mali ; secundo, avant d’aller là-bas, visite le parc national du Niokolo Koba. Bobby – si tu n’es pas décédé en Mauritanie où tu passais le nouvel an, sache que nous avons exaucé au moins l’un de tes vœux ; et sache que l’autre vœux était un passeport pour la mort : PERSONNE ne passe par Kédougou ou Mali ! Même pas les motos ! Au moins maintenant tu le sais, mais si tu reçois un jour une enveloppe pleine d’anthrax…Sache que c’est de ma part 😉. Ce qui a sauvé Bobby d’une dénonciation à la très Sainte Inquisition c’est que le Niokolo, pour le coup, c’était de la bombe de balle.

Wakatépé baboun

On en a vu des bestiaux, des espèces différentes de faune et de flore, et on l’a dégusté le guide obligatoire à qui on devait montrer nous-même les espèces cachées dans les fourrés ! A sa décharge il faut dire que pendant quarante-huit heures on a été des vrais snipers. Stalingrad, à côté, c’est une comédie romantique pour adolescente américaine et Ed Harris une marionnette de théâtre Guignol. Le seul truc que le guide a vu avant nous c’est la piste des hippopotames parce que j’étais trop concentré à piler sur mes freins pendant que Camille avait la tête dans le plafond avec les lunettes en travers du visage, encore toute surprise d’avoir décollé son royal fessier à 50 cm de son strapontin en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Même la lionne et son petit il ne les a pas vus parce que quand je lui ai dit de regarder à droite, il a visé à gauche. De là à dire qu’il prenait les jumelles à l’envers il n’y a qu’un pas…qui s’appelle la mesquinerie, et ça c’est pas très gentil.

Paysage fatigant…

A sa décharge, encore, il était ronchonchon le guide parce que d’habitude c’est pas les touristes qui font le programme – et surtout pas les animations de parcours – mais là on l’avait embarqué pour une traversée nord-sud du parc du Niokolo avec obligation pour lui ensuite de s’en retourner en mobylette, par les mauvaises routes jusqu’à l’entrée du parc. Deux jours de trajet retour pas très drôles. Cerise sur le gâteau, il a hérité pendant deux jours de la place du bizut dans le camion, celle au-dessus du moteur avec chauffage intégré. Il a quand même eu un peu de bon temps, parce que pendant que Camille faisait le singe sur le toit pour prendre des photos nous roulions en conversant sur nos différentes cultures et nos religions respectives. Discussions qui l’ont à la fois beaucoup étonné et intéressé, comme un levé de voile sur un nouveau monde, jusqu’alors impensé.

On a retrouvé le papa de Bambi

Pour ceux des lecteurs qui n’ont pas trop suivi, le plan était donc de passer en Guinée par le Niokolo, une troisième voie en quelques sortes, assez peu pratiquée… et assez peu praticable. A l’est du parc, la route de Kédougou et Mali (une ville du nord de la Guinée), à la réputation très mauvaise et que la légende du voyageur décrit comme impraticable, même pour les motos, car les trous y sont si nombreux et le terrain si vallonné qu’il s’y forme des « marches » à certains endroits. Nous ne sommes pas aller vérifier donc on en restera au stade de la légende. Mais avouez que c’était peu engageant. A l’ouest du parc, la route qui descend de Tambacounda par Médinah Gounas et qui aboutit à Koundara a pour réputation d’être meilleure, passable et par conséquent préférable. Mais nous avions le goût de pousser notre curiosité vers les régions reculées du parc du Niokolo, là où les pistes se souviennent encore du dernier hivernage, où la cime des arbres s’incline jusqu’au sol pour saluer le voyageur intrépide qui ose affronter ces contrées hostiles. Et nous n’avons pas été déçus ! Ce fut une succession de paysages si variés, si improbables – parfois même apocalyptiques – où la terre brûlée succédait à une flore envahissante, entrecoupée de termitières, de marigots, d’étendues d’eau accueillants volatiles et échassiers en tous genres, des morceaux de savane peuplée de bêtes à cornes, ici et là des arbres au nom inconnu fourmillant de singes apeurés ou circonspects. Choupette a bien souffert aussi : elle y a perdu ses feux de gabarits, un bouchon de bidon en métal et a pris au passages quelques bleus et nombre d’égratignures. Mais elle l’a fait !

Le radeau de la Méduse

Et quand ces quarante-huit heures éprouvantes ont pris fin, que nous avons pu – enfin ! – aborder la frontière guinéenne et que notre guide s’est vu libéré de ces deux insensés toubabs, ni la jungle, ni la savane, ni les brûlis, ni les crevasses, ni les sentiers d’hippopotames, ni les ponts hasardeux, ni les gués trop poreux, ni la chaleur étouffante, ni même les taons incessants n’avaient eu raison de notre patience ni de notre émerveillement. Mais nous croyions bien alors que nous en avions fini avec le trekking adventure et les heures de 4×4 éprouvantes. Et pourtant… A peine étions nous arrivés à Oubadji, notre village douanier, il nous a fallu déchanter. Selon le douanier en pyjama – jour de lessive oblige – il n’était pas tellement possible pour nous de passer par ici : tout d’abord, le Carnet de Passage en Douane devait être signé à Salemata, sur la route de Kédougou, à quelques 40 kilomètres de notre position ; ensuite, puisqu’il nous était impossible de passer, autant remonter jusqu’à Kédougou et prendre la route de Mali…la mauvaise. A moins que nous ne préférions remonter le Niokolo dans l’autre sens, repasser par Tambacounda puis redescendre sur la rive ouest du parc, un joyeux détour de plus de 300 kilomètres. Entre la peste et le choléra, chacun sait bien qu’il n’y a rien à choisir. Encore une fois, nous avons choisi la troisième voie : direction Mitiou, petit village de frontière où se situait le fameux obstacle infranchissable.

Le pont de la rivière pas Kwaï

Homme de peu de foi que ce douanier. Nous nous sommes mis en route vers notre destination finale, à grands renforts de Miserere et de Requiems, Camille commençant à poser successivement mille et une questions – 4 ou 5 fois chacune – signe chez elle d’une légère inquiétude. Quant à moi, j’ai bien failli recommencer à me ronger les ongles ce jour-là. Je me suis contenté de froncer les sourcils et de réfléchir dans un mutisme de mauvais augure. Arrivant à Mitiou, nous avons mis en place notre rituel habituel d’entrée dans un village, Camille en éclaireur – parce que les femmes inspirent la confiance et que ses cheveux blonds sont une très bonne entame de discussion – moi dans le camion en train de faire des grimaces aux enfants – parce que quand on a les gamins avec soi, on a tout le village. Et aussi parce que j’adore ça, les grimaces. Nous avons ensuite dirigé nos pas vers le chef du village, très heureux de voir que nous reconnaissions sa pleine et entière autorité sur ses terres et même sur nos personnes. Il nous a donc emmené de bonne grâce vers le lieu du crime, nous assurant que peu de temps auparavant « un » toubab, un seul, avait réussi à passer la frontière, mais dans l’autre sens et avec un véhicule 4×4 de type Land Cruiser. Ça n’avait pas été facile mais concluant. Avec Choupette « ça peut passer » nous a-t-il affirmé alors à plusieurs reprises. Rassurant. Qu’allions-nous faire dans cette galère ? C’est quand nous avons vu le « gué », la descente et la montée à plus de 30° de part et d’autre de la rivière gisant-là et qu’il m’a fallu franchir à pied le rubicond – sans me retourner – qu’on a vraiment commencé à avoir chaud.

C’que vous nagez bien, chef!

Il a fallu jauger les différents points du lit de la rivière, mesurer le niveau d’eau, la dureté des fonds marins ainsi que la viscosité de la boue en sortie de baignoire, prévoir d’enlever les batteries, de serrer les fesses et retenir sa respiration le temps de la traversée pour estimer au doigt mouillé que « ça pourrait passer ». Eventuellement. Nous étions le soir…et demain serait le grand jour. Au petit-déjeuner, en guise de casse-croûte. Nous avons tenu un conseil de guerre avec Camille, puis avec le chef du village, réservé les bras de tous les hommes inoccupés le lendemain pour un coup de main éventuel, fait nos prières sans passer par la case booggie-wooggie et avons fini par nous endormir le cœur plein d’inquiétudes et le sommeil plein de mauvais rêves. Et le soleil s’est levé, un peu vite à notre goût, dans l’impatience générale d’un village déjà rassemblé pour apprécier l’épreuve sportive. Bah ils z’ont pas été déçus les p’tits gars du coin. Du spectacle ils en ont eu pour leur argent, leurs yeux et leurs oreilles. Choupette a d’abord filé bien gentiment dans la descente en « frein-moteur-première », cahin-caha entre les ornières, à peine impressionnée par la baignade forcée qui l’attendait sous peu. Quand la baignade a commencé, on a tout donné sur le crabot en première avec un rugissement que même les lions de là-bas ne savent pas reproduire, dans un nuage d’échappement cathédralesque d’un pot légèrement modifié pour l’occasion. Mais là où z’ont pas été déçus d’être venus les p’tits gars – un peu venus se payer la tronche des deux blancs, on va pas se mentir – c’est quand il a fallu sortir de l’eau pour amorcer la remontée. Et c’est là que tout a dérapé une première fois : le chef étant un peu têtu et surtout pas vainqueur du Paris-Dakar, il s’était obstiné à m’imposer un chemin qu’il pensait meilleur au moment de sortir de l’eau. J’ai eu beau m’opposer, quand il m’a fallu sortir, la moitié des gars du village était sur mon chemin, m’obligeant à faire comme le chef il avait dit. Ca n’a pas manqué, Choupette s’est retrouvé en situation de dérapage incontrôlé dès la sortie de l’eau, prise pas le mauvais angle et la boue visqueuse, chassant de l’arrière – qu’elle a joli d’ailleurs – et ne pouvant pas reprendre ni son équilibre ni son adhérence. Pas besoin de faire mille tentatives dans ces moments-là, j’ai rebroussé chemin en marche arrière, direction les eaux profondes pour changer de voie. Mais le mal était fait et, le sol ayant été saccagé par une première tentative, il a bien fallu sortir les plaques de désensablage et y aller progressivement, largement soutenu par les villageois poussant et ahanant tant et tant qu’à la fin, l’adhérence revenue, Choupette s’est élancée dans la côte. Une côte malheureusement cernée de parois bien étroites et qu’il a fallu éviter par une maîtrise toute relative d’un véhicule brinqueballant plus que de raison.

L’arche de Noé

Mon Dieu quel soulagement ! Et quelle victoire ! Un cri de victoire s’est échappé, incontrôlé, de mes lèvres, du plus profond de mes entrailles. Une liesse partagée par l’ensemble des acteurs-spectateurs-figurants, invités aussitôt à se restaurer d’un thé (pas assez sucré) et de biscuits en tous genres que nous leur avons offerts en remerciement. Vous croyez que c’est fini ? Et bien non. Cam est repartie aussi sec, à dos de bécane derrière le chef pas peu fier de trimballer une toubab blonde – s’arrêtant ici pour saluer, ralentissant-là pour pavaner – car il nous fallait encore cette signature de vignette automobile. 80 kilomètres de trous et de suspensions mitées pour Cam, tandis que je rangeais bravement le camion, complètement désordonné à la suite de cet épisode chaotique.  Mais le mieux dans tout ça, une fois que nous étions enfin passés de l’autre côté de cette fameuse frontière…je me retrouvais seul, sans papiers et avec un véhicule, sur un territoire pour lequel je ne pouvais pas prouver être en règles. Ça n’a pas loupé, les douaniers sont venus et il m’a fallu leur expliquer dans un français simplifié à l’extrême ma situation devenue extrêmement complexe tout d’un coup. Eh bien il m’a fallu être extrêmement patient et courtois, figurez-vous ! 😊

Parterre de fleurs sur un sol calciné, comme un baume sur des corps fatigués

Mais en Afrique, la courtoisie et les sourires peuvent faire beaucoup…pour qui est patient 😉 Et nous avons convenu d’un rendez-vous pour le thé.

 

Voilà voilà.

 

  • Et avec ceci ?
  • Ce sera tout pour aujourd’hui.

A plute !

 

Zig et Puce

Pour Respons’Appro

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *